Je vis dans une maison ancestrale, un logis grandiose et délabré. Ma maison craque et bouge dans mon sommeil, et le tumulte me mène au brusque éveil.
La vieille, cette bicoque de rois, gigote sans cesse et me menace de s’effondrer. Entourée d’arbres centenaires, à la pénombre, j’entends leurs troncs qui gémissent, leurs branches qui s’émeuvent et leurs feuilles qui s’esclaffent. À l’unisson, ils se plaisent à imiter le bruit du tonnerre.
Le vieux voisin qui jamais ne se présente dans ses plus beaux apparats et qui chaque matin me blablate à la boîte aux lettres dans sa vieille robe de chambre en soie, m’a dit que ma vieille date de 1880.
Celui qui a construit cette jadis magnifique demeure, était-il un sécessionniste? Avait-il des esclaves? Parfois, je sens leur douleur sous mes pas dans la cuisine. Je peux sentir leur sueur sur la terre. Et je hais ce sudiste qui a mangé dans ma salle à dîner, qui a baisé dans la chambre des maîtres et qui a fouetté dans le jardin.
J’habite dans le sombre et l’éblouissant. La nuit, le nez collé dans la fenêtre, je ne vois que mon pâle reflet. Le jour, je me cache dans les coins de ma vieille, je me sens comme sur un podium, une scène, tous les rayons dirigés sur ma silhouette, les dix fenêtres qui m’entourent me regardent, béates.
L’âme de mon antre est maintenue vivante par les animaux qui la gardent. La famille de cinq cerfs de Virginie idiotement cherche, jour après jour, quelque chose à grignoter dans la ruelle. Incessamment, ils frottent leur museau sur le bitume, aguerris. Et quand une voiture s’avance, les cinq cervidés courent, gambadent ahuris, et se réfugient chez le vieux robe-de-chambreux. Mais lorsque tard le soir j’avance à petite vitesse sur mon vélo rouillé, ils ne me portent guère attention. Ils se font la jasette comme si de rien n’était et ne m’offrent pas le thé. « Des inconnus vivent en roi chez moi » comme le chantait Harmonium.
Ma vieille parfois m’impressionne pour ce qu’elle aurait pu être. Je m’imagine ses murets sous l’épais lichen qui les recouvre. Je me ferme les yeux et tente de sentir les odeurs d’automne dans la cuisine en faisant abstraction de l’humidité épaisse qui me montre au nez. Je me demande il y a combien de temps les coquerelles et les écureuils ont fait du sous-sol leur territoire. Ma demeure est enlaidie par le temps, embellie par les souvenirs que personne ne se rappelle. Et je ne suis qu’une autre silhouette qui dort et valse dans son antre, une spectatrice parmi tant d’autres de sa lente décadence.
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Woooooowwww…. il y a longtemps que ta plume ne nous gâtait plus
Ohh! Laurence! Tu écris si bien…
J’adore lire tes textes qui font nécessairement surgir une fabuleuse histoire imagée! Ils me manquaient! Tout comme toi en fait!
Ma belle Lolo
j’adore ton texte. Il est plein d’émotion et de chaleur. Je comprends tes appréhensions avec les bruits de ta vieille maison; j’ai aussi grandi dans une maison bâtie en 1860 qui craquait de partout avec des bruits étranges pendant toute la nuit.
En passant, suite à la guerre de sécession, l’esclavagiste a été officiellement aboli au USA en 1865. D’ailleurs les esclaves ne construisaient pas de maison, ils travaillaient généralement aux champs…
Peut-être ma maison était entourée de champs.. Et puis, certains propriétaires d’esclaves ont continué d’avoir des esclaves illégalement. Mais qui sait..
Lecteur assidu du blogue de votre père, je vois que vous maniez la plume (le clavier?) aussi bien, sinon mieux que lui !
Continuez !