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4th June
2010
written by Laurence

Me voilà au Mali, à Bamako. Au milieu des contradictions de la pauvreté urbaine. Au milieu de la joie de vivre malienne. Le paysage désertique urbain a été récemment bouleversé par une vague de modernisation. Les voitures de l’année déferlent dans les ruelles en terre rouge. Et des bâtiments dont on ne voit que les fondations sont déjà habités par des familles qui couvrent les portes et les fenêtres avec des morceaux de tissu. La vie urbaine est étourdissante. J’irais bien dans un village calme au bord de l’eau m’établir, mais ma recherche doit se faire en centre urbain. On entend les téléviseurs dans les foyers où les assiettes sont vides, et une forte impression de déjà-vu me prend. Même paysage qu’au Nicaragua, en Tanzanie, en Ouganda, ou partout. Mais ces contradictions sont presqu’insipides, lorsqu’on est ébloui par les sourires, les bonjours timides des enfants, les assiettes de riz à la sauce d’arachide servies à toute heure de la journée, offertes par chaque personne saluée au passage. Je ne peux cesser de comparer ce que je vois à la vie tranquille dans mon village ougandais, et je pense à mama Sara qui m’avait accueillie avec tant d’amour. Dans un village reclus, une jeune fille m’avait alors pris pour un fantôme, ma peau blanche l’avait effrayée. Mais ici à Bamako, on en a vu passer des toubabou (étrangers), les enfants gazouillent encore à notre vue, mais vraiment c’est la routine de voir les blancs rougis au soleil d’Afrique se promener, ou naviguer les rues de la métropole de cette ancienne colonie française, surtout derrière les fenêtres blindées de leur fourgonnettes de l’ONU.

Deux ponts traversent le fleuve Niger : le vieux et le nouveau. Et les sutramas (minibus) remplis de passagers font craquer les fondations des ponts en se hâtant vers le centre-ville. Bamako est le carrefour de plusieurs migrations. Nigérians, Togolais, Mauritaniens, Guinéens, et villageois du tout Mali ont migrés vers ce centre urbain. Certaines images sont frappantes et me réjouissent, les femmes au volant de leurs motocyclettes, avec leurs habits colorés au côté des hommes, une image inimaginable en Ouganda, où une femme au volant d’une motocyclette ou pire d’une voiture est impensable. Ici les politiciennes, artistes et femmes d’influence prennent sans cesse la parole dans les média. Ce n’est qu’un premier goût, une effluve de la vie à Bamako. Mais pour l’instant la chaleur de Bamako n’a aucun égal, à près de 40 C chaque jour, chaque coin d’ombre est occupé par ceux qui font la sieste, et tous se cachent au milieu de la journée.

13th March
2010
written by Laurence

Terre de délabrement, terre d’effondrement et de remembrement.  Éboulement de cheveux faussement blonds, et de peaux faussement bronzées. Dans Valmont sur Parc, les enfants jouent au Kraft dinner et se nourrissent au Playstation. La banlieue s’étend jusqu’en Chine. La banlieue rattache le gris au gris et le brun au brun. La nuit personne ne marche dans les avenues du mont suburbia. Si Pierre Legardeur sieur de Repentigny rencontrait Monseigneur Laval, pleureraient-ils devant ces pieuvres urbaines qui portent leur mémoire? Ou assis au bord la piscine hors-terre, lèveraient-ils leur Molson à la longue vie du 450?

Mais dis-moi maman, si je quitte la banlieue, où irais-je? Je ne veux pas mourir d’hypothermie dans un appartement du plateau au plafond qui coule, me vanter de mon logis comme de ma fausse robe Prada.

Casquette, civic rouge, et skate park, on sommeille. A deux heures du matin au MCdo le jeudi, les âmes en décombre, la culture banlieusarde bat son plein. Ces longs hivers à traverser le viaduc, ces longs hivers à aller nul-part. Et parfois la nuit, pleine de sueur je me réveille, et j’ai rêvé que la terre entière est devenue Repentigny. Brooklyn est maintenant le champ de la polyvalente Félix-Leclerc. Les bars de Blues de la Louisiane la Ripaille, et la sacoche les monuments de Washington DC. Chantale où est le train…

Et je cours je cours je cours jusqu’à l’Assomption, Joliette, St-Zénon, St-Michel-des-Saints, Iqaluit. Et je m’arrête essoufflée. Car je cherche, je cherche la réponse à la question à 1000 piastres que me pose la sage femme dans un village à l’Ouest de l’Ouganda : «décris-moi ton village». Oh la la, tu ne veux pas savoir. «C’est probablement magnifique» me dit-elle.. Je toussote, gênée. Je n’ai rien à dire à cette femme adossée à un palmier, perdue dans un paysage de verdure luxuriante. Et je ramène la question à ces gens qui habitent la banlieue, et je lui parle de ma famille, de ma petite sœur surtout, et elle cesse de me questionner. Elle me relance, je la détourne. Mais j’aurais voulu lui dire :

Certes, nous avons un hôpital délabré qui ne soigne plus personne, nous avons des écoles et des rues sécuritaires. Mais imaginez-vous une ville sans vie, sans danse et sans pleurs ni cris. Imaginez un peu une cité, avec quelques industries, quelques restaurants, mais sans les robes colorées de l’Afrique, dénudée de visage. Imaginez-vous ne pas connaître votre voisin, et vous réveiller non pas au chant du coq, mais à celui du weed-eater.

Et me voilà qui me plaint, assise confortablement dans la cuisine de mon bungalow. Avant, en regardant par la fenêtre je ne voyais rien, sauf parfois madame Rose qui se rendait au Provigo du vieux centre d’achats à pieds tous les jours. Mais maintenant que le Provigo n’existe plus où êtes-vous Rose, et que mangez-vous?

28th September
2009
written by Laurence

Je vis dans une maison ancestrale, un logis grandiose et délabré. Ma maison craque et bouge dans mon sommeil, et le tumulte me mène au brusque éveil.

La vieille, cette bicoque de rois, gigote sans cesse et me menace de s’effondrer. Entourée d’arbres centenaires, à la pénombre, j’entends leurs troncs qui gémissent, leurs branches qui s’émeuvent et leurs feuilles qui s’esclaffent. À l’unisson, ils se plaisent à imiter le bruit du tonnerre.

Le vieux voisin qui jamais ne se présente dans ses plus beaux apparats et qui chaque matin me blablate à la boîte aux lettres dans sa vieille robe de chambre en soie, m’a dit que ma vieille date de 1880.

Celui qui a construit cette jadis magnifique demeure, était-il un sécessionniste? Avait-il des esclaves? Parfois, je sens leur douleur sous mes pas dans la cuisine. Je peux sentir leur sueur sur la terre. Et je hais ce sudiste qui a mangé dans ma salle à dîner, qui a baisé dans la chambre des maîtres et qui a fouetté dans le jardin.

J’habite dans le sombre et l’éblouissant. La nuit, le nez collé dans la fenêtre, je ne vois que mon pâle reflet. Le jour, je me cache dans les coins de ma vieille, je me sens comme sur un podium, une scène, tous les rayons dirigés sur ma silhouette, les dix fenêtres qui m’entourent me regardent, béates.

L’âme de mon antre est maintenue vivante par les animaux qui la gardent. La famille de cinq cerfs de Virginie idiotement cherche, jour après jour, quelque chose à grignoter dans la ruelle. Incessamment, ils frottent leur museau sur le bitume, aguerris. Et quand une voiture s’avance, les cinq cervidés courent, gambadent ahuris, et se réfugient chez le vieux robe-de-chambreux. Mais lorsque tard le soir j’avance à petite vitesse sur mon vélo rouillé, ils ne me portent guère attention. Ils se font la jasette comme si de rien n’était et ne m’offrent pas le thé. « Des inconnus vivent en roi chez moi » comme le chantait Harmonium.

Ma vieille parfois m’impressionne pour ce qu’elle aurait pu être. Je m’imagine ses murets sous l’épais lichen qui les recouvre. Je me ferme les yeux et tente de sentir les odeurs d’automne dans la cuisine en faisant abstraction de l’humidité épaisse qui me montre au nez. Je me demande il y a combien de temps les coquerelles et les écureuils ont fait du sous-sol leur territoire. Ma demeure est enlaidie par le temps, embellie par les souvenirs que personne ne se rappelle. Et je ne suis qu’une autre silhouette qui dort et valse dans son antre, une spectatrice parmi tant d’autres de sa lente décadence.

27th April
2009
written by Laurence

La vie à Damas devient plus douce au printemps. Les arbres fleurissent, et l’odeur du shawerma* rôtissant sur sa broche au soleil et me surprend à chaque coin de rue.

Un jour, après avoir descendu les marches en trombe pour attraper le minibus plein à craquer, pour lequel on se bat pour s’asseoir sur ses talons ou sur son sac, Habib et moi avons croisé Amir. Il marchait près de notre demeure et nous lui avons demandé si c’était un Oud* qu’il trimbalait dans l’étui en cuir sur son dos. Il l’ouvrit et me montra son banjo.

Jamais je n’avais vu un banjo au Moyen-Orient. Amir est un réfugié irakien à Damas. La Syrie est le seul pays au Moyen-Orient qui ne requière aucun visa pour les Arabes, de l’Algérie à l’Afghanistan, ils peuvent tous entrer sans problèmes et fuir guerres et conflits.

La Syrie croit en la solidarité et au nationalisme arabe, ainsi nombreux sont les Irakiens en Syrie. Amir est un musicien et il joue du folk américain. Il chante et gratte les mélodies de Bob Dylan, Neil Young ou John Denver à la perfection. Son accent New Yorkais semble tout droit sorti d’un film. Il n’avait jamais quitté Bagdad jusqu’à il y a quelques mois. Il troqua ce qu’il put contre banjos, mandolines et guitares avec les soldats américains en Irak. Amir est apolitique, il joue la musique qui le passionne, sans plus. Il compose en anglais, et trimbale sa mandoline dans les rues de Damas. Nombreuses sont les questions qui restent sans réponse. Cette musique est composée par un pays qui a envahi l’Irak, elle proclame la fierté américaine… Peut-on réellement être apolitique devant ce fait? Et Amir, qui tente depuis longtemps de se rendre aux États-Unis, sera-t-il accepté par la scène folk du Tennessee? Dans le sud des États-Unis, où les républicains sont en forces, et où une ambiance plutôt hostile au monde arabe plane, Amir trouvera-t-il l’Amérique dont il a tant rêvé?

En attendant, Amir gratte sa guitare sur le toit de notre vieille maison près du marché, et quand nos amis syriens nous rendent visite et lui demandent de jouer une mélodie traditionnelle, ou de gratter le Oud pour un instant, Amir refuse, car il ne joue pas de musique arabe. Nos amis syriens joignent les sourcils, et parfois ne lui adressent plus la parole jusqu’à l’aube.

*un méchoui de poulet, qui est coupé et servi dans un pain pita, la nourriture typique de rue

* Un Oud est un luth oriental

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4th February
2009
written by Laurence

Imaginez-vous marcher à Damas. Vous passez des femmes couvertes de la tête aux pieds, une épingle de sureté tenant le tissu noir pénombre serré sous leurs narines, laissant le nez à l’air, les yeux aussi. Une Syrienne au visage poudré blanc comme la neige du Québec, les sourcils soulignés, les yeux maquillés généreusement, le contour des lèvres accentué d’un trait rouge corail, les cheveux teints et placés, perchée haute sur ses talons juste marche juste derrière vous, ses pas en cadence avec les vôtres. Toujours en mouvement, vous grimpez la passerelle qui passe au-dessus d’une large rue entrafiquée, les enfants au visage sale, tentent de vous vendre des briquets pour 15 livres syriennes (30 sous), ils bloquent le chemin, mais personne ne se bouscule, les gens marchent posément et causent, causent au-dessus de l’autoroute sur la passerelle turquoise.

Vous avez descendu les dernières marches, la passerelle est derrière vous, vous voilà sur une artère perpendiculaire toujours aussi congestionnée. Vous apercevez des tableaux de Khomeini et Ahmadinejad côte à côte; c’est le centre culturel iranien. En face, des peintures sur les murs célèbrent l’amitié qui règne entre la Syrie et l’Iran. Partout sur les édifices des photos du dictateur Al-Assad sont accrochées et des photos de son père aussi sont partout tapissées. Les plus grands portraits sont entourés de cœurs luminescents. Des cœurs qui me rappellent ceux que mes cousines et moi avions rafistolés pour le spectacle des Backstreet Boys à Montréal, au tournant de mes douze ans. Oui, un fanatisme backstreetboyien règne pour le président ici. Mais, il s’agit d’un fan-club obligatoire, disons. C’est le fan-club ou la prison.

Puis derrière les taxis jaunes damasquins stationnés, vous vous faufilez en douce. Et voilà, vous vous dites qu’il est tant de vous mettre au régime, car les murs deviennent de plus en plus étroits, et que l’air manque soudainement, quelques chats se glissent entre vos jambes, vous entrez dans Sarouja. Derrière le tapage urbain se cache un des plus vieux quartiers de Damas, elle-même la plus vieille ville au monde. Les petits commerces se succèdent, les hommes, kuffiyah autour de la tête, barbe grisonnante sont cachés dans ces minuscules cubiques de deux mètres par trois mètres au plus, ensevelis sous une énorme pile de chaussures qu’on croirait sortie des photos de Auschwitz-Birkenau. Vous jetez un coup d’œil vers le ciel bleu, dénudé de nuages, et sous le minaret qui pointe vers le ciel, vous entendez l’appel à la prière. L’odeur du foul, un plat traditionnel de fèves, citron, humus et épice vous embaume le nez. Les cordonniers que vous venez de passer sortent de leur oubliette et marchent lentement vers la mosquée pour la prière, avançant au rythme du Allahu Akhbar (Allah est le plus grand, premier vers de l’appel à la prière). Puis, comme un écho, vous entendez maintenant les autres mosquées du quartier chanter la grandeur d’Allah avec quelques secondes, peut-être une minute de décalage. C’est magnifique, on croirait que les minarets se répondent, bien au-dessus des soucis des badauds, ils surplombent la ville et les édifices tremblants. Les hommes qui dansent la Debke (danse traditionnelle arabe) et chantent dans la ruelle et ces femmes qui marchent silencieusement vers le marché, le regard fixé sur leurs pas, posés sur le sol avec parcimonie.

Marchez des les allées labyrinthites pour quelques minutes de plus, passez les enfants qui courent, bientôt les maisons ancestrales vous entoureront, et vous passerez inévitablement l’âne qui tire une cargaison de légumes et son maître octogénaire qui boite à la traine. Derrière une porte de fer au deuxième tournant droit, cognez, cognez très fort. On vous ouvrira, et vous entrerez dans une vaste cour intérieure, en dichotomie parfaite avec l’atmosphère des ruelles de Sarouja. Vous y verrez une fontaine. Le premier étage de cette maison arabe ancestrale est d’architecture damasquine puis au-dessus, des chambres bagdadiennes furent ajoutées. Vous êtes chez moi, en fait chez la famille de Loaii qui nous permet, à Habib et moi de loger chez eux. Bienvenue. Ne refusez pas le thé, Loaii sera insulté, et nous aussi

26th July
2008
written by Laurence

J’ai quitté Kimaanya. Hier matin, à mon départ, maman Sara m’a amené derrière la maison et m’a donné deux minuscules plants. Elle m’a dit “Lolo, plante cette pousse d’orangier et l’autre de manguier. Tu pars, mais ces arbres deviendront matures et lorsque nous mangerons des mangues et des oranges, nous penseront à toi. Ces fruits nous rapellerons notre Lolo.” Un instant plus tard, je me suis retrouvée à piocher et creuser le sol rocailleux à mains nues. J’espère que ces arbres prendront racines et nourriront ma famille.

Mes soeurs ont pleuré et ont refusé de se rendre à l’école.Leurs cris m’ont arraché le coeur. Partir et laisser la famille Matovu, c’est accepter de ne plus jamais avoir de nouvelles. Ces êtres généreux et dévoués sont complètement isolés du reste de la terre: pas de courrier, pas d’ordinateur, et aucun téléphone. Je ne saurai peut-être jamais si mes soeurs finiront l’école, si ma famille survivra au sida, à la malaria qui à cloué au lit la benjamine pour la dernière semaine. Je les ai embrassés, malgré leur évident embarras, pour faire face, encore une fois, à l’inconnu.

Dans le vieux bus aux fenêtres embuées par la sueur ambiante, j’ai senti une fine pluie frapper le toit du véhicule. Voici la fin de la saison sèche (En Afrique de l’Est il n’y a que deux saisons : la saison sèche et la saison humide.) Une joie profonde m’a soudainement envahie alors que les gouttes s’abattaient sur le toit rouillé avec de plus en plus de force. Près de 140 femmes ont construit des réservoirs pour la récolte de l’eau de pluie. Ces villages secs, ces femmes qui marchent des kilomètres pour ramener une eau boueuse et insalubre ne seront plus. Enfin, je l’espère. Je passais en revue les dernières semaines mentalement, je n’avais en tête que le commentaire d’une mère de famille : “Maintenant qu nous avons un réservoir d’eau, je suis beaucoup moins anxieuse. J’envoie mes filles au marais après l’école pour remplir des bidons d’eau. Mais souvent, elle reviennent tard et la nuit est déjà tombée. Plusieurs jeunes filles se sont fait violer ces dernières semaines, le soir, sur le chemin du marais. Ce réservoir protègera mes filles.”Évidemment, le projet n’est pas parfait, et creuser ces réservoirs demande beaucoup de travail physique, les veuves de 70 ans ont du mal à y arriver seules et elles n’ont pas les moyens d’engager quelqu’un, alors nous avons organisé des groupes d’entraide.

Tous les ateliers, sur la collection de l’eau de pluie, sur la salubrité et l’hygiène étaient suivis par un atelier sur le sida. Peu importe le sujet du regroupement dans le village, je considère que quelque rassemblement que ce soit est une opportunité pour parler de prévention et du sida. Alors qu’une travailleuse sociale que j’ai rencontré donnait l’atelier sur le sida, je distribuais des condoms à tous les villageois. Un homme prit la boîte et se mit à remplir ses poches, puis à remplir sa chemise de condoms, de telle sorte que l’homme maigre semblait avoir un ventre énorme. Il en mit dans ses poches de son pantalon, et finalement dans son chapeau. Je ne me suis pas opposée à cette démesure, car après tout, si c’est ce dont il a besoin pour éviter de propager son virus, qu’il prenne 500 préservatifs s’il le veut. Puis vers la fin de l’atelier, une grand-mère penché à 90 degrés sur sa canne s’est avancée vers le centre du cercle pour demander à la travailleuse sociale si elle avait des condoms féminins et poursuivit avec une dizaines d’autres questions. Moi qui pensais que les villageois seraient réticents à participer à l’atelier, je riais bien lorsque que ces femmes âgées se sont mis à discuter condoms féminins. Haaha

Je n’irai finalement pas escalader Kilimanjaro. En fait, les frais pour entrer dans le parc du Mont Kilimanjaro sont de 60$ par jour plus 60$ par nuit pour camper sur la montagne. L’excursion prend plus d’une semaine, et tous les profits vont dans les poches d’un gouvernement corrompu. Malgré ces frais exhorbitants, les touristes continuent d’affluer vers le parc pour atteindre le sommet de l’Afrique, et s’inquiètent peu de ces coûts. Je refuse de financer la coruption.

Je pars demain, vers l’île de Zanzibar. Cette île appartient à la Tanzanie mais fut possesion de l’Oman dans le passé. Les Sultans dirigèrent l’île pour longtemps et l’économie tournait autour de la vente d’esclaves et d’épices. Aujourd’hui les cavernes où les esclaves étaient emprisonnés sont toujours là et des flots turquoises viennent mourir sur des plages de corail blanc. J’irai faire de la plongée sous-marine et du vélo avec mon ami Mike sur ce petit paradis terrestre au parfums d’Indes et aux influences arabes.

17th July
2008
written by Laurence

Kimaanya était bleu cet après-midi là. Et le bleu du ciel au-dessus de mon village perdu absorbait la poussière qui montait. Tous les jours, ceux que j’ai rencontré dans les semaines précédentes se mettent à disparaitre. J’entends Mama Sara me dire

-Lolo, tu te souviens l’homme que tu es allé visiter à Kitovu avec ton père, tu as bercé ses enfants?
-Heu, oui, oui maman Sara
-Il est mort.
-Ha. Désolé. Il m’avait dit qu’il avait la malaria.
-C’était le sida mon enfant.

La conversation est souvent la même. Et puis, le sida est une honte, personne n’en parle, même mama Sara prononce le mot à mi-voix. On me dit –j’ai la malaria, la fièvre typhoïde. Mais presque qu’à tout coup, c’est le sida. Les sidéens sont dans chaque famille, couchés sur une paillasse dans le fond de la hutte en terre rougeâtre.

Enfin entre les annonces noires que je reçois de Mama Sara, la vie de famille et la vie de village m’enchantent toujours. Je suis une étrangère, mais il me semble que je plonge dans la culture baganda comme dans un bain chaud et que mes muscles se détendent et que j’oublie où je suis, éblouie par les danses et les plumes, la langue et les rires. Le matin venu, le thé au gingembre et les bains d’herbes du bébé embaument mes narines et me tirent du sommeil.

Je suis sur mes genoux dans notre compound-un petit carré de terre caché entre notre maison, la hutte trouée de Mama Namuga, l’enclos des poules et de vieux murs de pierre marqués par les balles (quelles balles, je l’ignore). Et je ne vois que le ciel. Le ciel bleu clair de Kimaanya. Imiraoni dans les bras, sa tête repose dans le creux de mon coude et de la main droite je fais tourner un chappatti qui baigne dans l’huile. La poêle bossée et noircie est posée sur une petite montagne de charbon dans une chaudière de métal. Le charbon crépite et m’enfume. Enfume le bébé aussi que je réemballe dans sa couverture et dont je cache le visage chocolat. Ma robe est tachée de boue, car je reviens du village où toute la journée les femmes en Gomez ont pioché. Les vêtements troués et sales même si on a tout juste tenté des les laver pendent au bout d’un fils qui traverse le compound et me volent à la figure. Le temps trotte à Kimaanya, et tout est lent, le vent, le pas des passant, le pouls d’Imiraoni.

En Ouganda, on mange rarement pour le goût, les orphelins qui rôdent près de notre compound vers l’heure du souper, vers les 11heures du soir, sont accueillis dans la maison, et mangent le plantain bouilli pour ne plus avoir faim et pour pouvoir dormir. Ils sont silencieux et s’agenouillent devant Mama Sara. Ils se faufilent par la porte une fois leur assiette vidée et j’aime croire que je ne sais pas où ils dorment, que quelqu’un doit les accueillir. Mais mon ignorance est fausse, je sais qu’ils dorment dans les buissons, sous le grand arbre…

La nuit ailleurs n’est pas la nuit. La nuit en Ouganda est réellement nuit, la faible lampe à l’huile éclaire à peine la pointe de mes pieds. Lorsque la lune n’est plus pour quelques crépuscules, les femmes et les hommes marchent et leur silhouettes se fondent dans l’obscurité.

15th July
2008
written by Laurence

La majorité des jeunes Ougandais ont un téléphone cellulaire. Souvent ils ne mangent qu’une purée de mais blanche chaque soir, mais le téléphone à la ceinture de leur pantalon, l’objet leur donne une certaine fierté. Le flirt à l’Ougandaise passe irrémédiablement par l’entremise du téléphone. J’ai un téléphone cellulaire pour mon travail, pour contacter mes instructeurs et si je le sort de ma poche en public, voilà que je me fais demander mon numéro de téléphone. Naïve, à mon arrivée en Ouganda, je le donnais alors. Les Ougandais sont extrêmement religieux et la plupart des messages que je reçois sur mon cellulaire sont des passages de la bible. Ces messages sont écrits en anglais, mais abréviés un peu comme un comme une chanson d’un rappeur américain. Un exemple copié de ma boîte de réception : “As God abnegeted jesus to da siners, ha also sent da pricious lady rolo (j’imagine que c’est mon nom) to rescue da needy ugandans. I think about ya all da time, I gently bage for ur luv[…]” Au début, je prenais le temps de répondre : “Dear Edward, I don’t think I was sent to rescue the needy Ugandans..” Mais je n’ai plus envoyé de réponses depuis quelques semaines, et j’ai reçu des passages de la bible à chaque jour. Quelques fois me comparant à une roche galvanisée d’or dans le désert, quelques fois à Mère Theresa. Sincèrement, tous ces messages textes me font sentir très inconfortable, et je souhaite souvent ne pas avoir de téléphone.
***
La meilleure amie de Mama Sara, Mama Castin accueille elle aussi une muzungu. Elle travaille avec Vision mondiale. Elle est américaine d’origine coréenne et se nomme Miri. Tous les habitants de Kimaanya l’appellent China. Pauvre Miri…Enfin, Miri est grande et élancée. En Ouganda, les femmes grasses sont considérées particulièrement attirantes, et c’est pourquoi Mama Sara tente de me gaver. Miri est mince et a peu de formes. Un soir Miri est venu nous visiter, et environ 20 voisins étaient assis sur les tapis africains collés les uns sur les autres dans la maison. Dès qu’elle s’en est allé, je les entendais murmurer que China est squelettique. C’est alors que la session de comparaison physique commença, et que les voisins se sont alors levés pour me donner chacun une petite tape sur le derrière et conclure que je suis comme une femme muganda, contrairement à Miri. Je n’ai pas trop apprécié leur compliment accompagné de vérifications, mais disons que les contacts physiques sont considérés différemment ici.
À Kampala, les magasins sont tapissés d’annonces du genre “prenez 20 livres en une semaine” ou “get fat, call 07781 56432”. Vraiment? Allons mesdemoiselles! Mangez de la pizza et de la crème glacée sans arrêt, c’est facile de prendre du poids…
***
Les ateliers sur la collection de l’eau de pluie vont de train. Les femmes dans chaque village n’hésitent pas à relever leurs jupons et piocher la terre chaude pour construire les systèmes. Elles travaillent même beaucoup plus fort que les hommes et la semaine dernière, tous les jours, elles ont passé de 8 à 6 sous le soleil, leurs bébés emballés dans des couvertures à l’ombre, à creuser un énorme trou. Dans un des villages où j’ai donné un atelier travaille un Américain nommé Daniel. Lorsqu’il a vu le groupe de femmes piocher et couper des troncs d’eucalyptus pour récolter l’eau de pluie, il est venu mettre la main à la pâte. Afin, hier, je l’ai rencontré dans la ville de Masaka et il m’a dit : “Tout-le-monde au village veut se construire un système de collection de l’eau de pluie, comme l’exemple que vous avez construit le groupe de femmes et toi, mais on me demande de creuser et 5 fois par jour maintenant” Désolé Daniel…Mission accomplie! J’ai encore des ateliers jusqu’à la semaine prochaine et ensuite, mon temps à Masaka sera écoulé.
14th July
2008
written by Laurence

Mercredi dernier, vers 10 heures du matin, Mama Sara a donné naissance à un minuscule petit garçon. Ce même jour, je devais me rendre à un village éloigné de Masaka avec les instructeurs agricoles que j’ai engagé pour construire des systèmes de collection d’eau de pluie avec un groupe de femmes. J’avais décidé la veille de porter la robe traditionnelle; la Gomez, car les femmes qui vivent dans ces endroits isolés apprécient lorsque je porte les mêmes habits que leur tribu. Malheureusement, la Gomez est une robe aux épaules surélevées de 10 cm, très large avec quelques boutons sur la poitrine pour faciliter l’allaitement (dès mon retour au Canada, je vous inonderai de photos, je vous le promets). Sous cette robe, les femmes portent un tissu laineux serré autour de la taille et un jupon par-dessus. La robe ne permet que de faire de petits pas et de marcher très lentement. La veille, Mama Sara m’a dit qu’elle m’aiderait à mettre ma Gomez le lendemain, car je n’y arrive pas seule, pauvre blanche.

Vers 7 heures du soir, lorsque je suis revenue à la maison, j’ai trouvé un minuscule petit bébé dans les bras de Mama Sara, les yeux fermés, le cordon ombilical pendant. Mama Sara m’a dit qu’elle a commencé à sentir les contractions la veille, mais qu’elle ne pouvait pas dormir et qu’elle a prié toute la nuit qu’elle puisse m’aider à mettre ma Gomez avant de donner naissance. Elle m’a expliqué que les contractions étaient extrêmement douloureuses le matin lorsqu’elle m’a aidé à attacher la ceinture de ma robe et dès mon départ vers 9 heures du matin, mon oncle au boda-boda (vous vous souvenez, mon prétendant) est venu la chercher pour l’amener vers l’hôpital délabré de Masaka sur son boda rouillé (scooter). Elle ne m’a rien dit de cela, car elle savait que ce jour était important et qu’on m’attendait au village.

Le bébé dans les bras, elle m’a demandé de le nommer. Comme la famille est musulmane, j’ai voulu nommé le bébé Nasser, comme mon professeur d’Arabe palestinien en Caroline du Nord pour qui j’ai beaucoup de respect. Mama Sara m’a dit qu’elle était mariée à un Nasser et qu’il est décédé du Sida et qu’elle fut donnée à son frère; qui est maintenant le père de la famille. Elle craignait que nommer le bébé Nasser soit interprété comme un message à son mari présent qu’elle ne l’apprécie pas. Muette devant ce secret qui m’était révélé, je n’ai rien ajouté. Elle m’a aussitôt dit qu’elle nommerait le bébé Imiraoni, d’après une montagne en Arabie Saoudite, lieu faisant partie du pèlerinage vers la Mecque. Elle le nomme ainsi en espérant que son fils deviendra un Hadj, un homme qui aura suffisamment de moyens ce rendre à la Mecque.

Le lit de Mama Sara fut installé près de la porte d’entrée; la femme muganda qui vient de donner naissance doit rester 3 semaines près de l’entrée de la maison pour présenter son rejeton aux visiteurs. Les femmes pénétraient alors par dizaines ce soir là dans notre humble demeure balançant leur hanches et leur postérieur de gauche à droite et leurs bras vers le ciel jusqu’aux petites heures du matin, une danse traditionnelle pour accueillir le nouveau-né dans la tribu.

Mama Namuga est la voisine et vit dans une toute petite hutte de terre collée sur notre maison. Elle est âgée et accueille au moins 10 orphelins qu’elle empile sur des tapis africains le soir venu. Elle est celle qui cueille les herbes médicinales pour le voisinage. Tous les matins elle donne des bains au bébé dans une chaudière remplie d’herbes vertes foncé et presque bouillantes. Une fois le bain terminé, elle prend un peu du jus verdâtre dans la paume de sa main et abreuve le nourrisson.

Je chante du Carmen Campagne au bébé en espérant qu’il parle un jour français. Pour ceux qui connaissent mes talents en chant, je vous entends dire ″pauvre enfant″…Avoir une sœur autiste de 17 ans m’a appris beaucoup, incluant 17 ans de chansons pour enfants.

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