Je suis de retour au Mali, pour une courte visite. Cela fait déjà quelques mois que j’ai entamé la rédaction de ma thèse de baccalauréat sur la planification familiale au Mali. Je pensais, l’été dernier, écrire sur la situation de la planification familiale au Mali et au Sénégal, mais finalement j’ai décidé de me concentrer sur le Mali. Même si mon expérience au Sénégal fut enrichissante, je crois que l’analyse d’un seul pays me suffit.
Je suis au Mali en ce moment pour interviewer de nouveau des marabouts, afin de finir ma thèse. La médecine traditionnelle africaine et les croyances ancestrales et spirituelles du Mali me fascinent. Je ne peux cesser de m’y penser, de me poser des questions à ce sujet, mais chaque fois je me butte au même dilemme. Il existe deux mondes parallèles de la santé du mali : le « moderne », ou disons, celui d’inspiration occidentale, et le traditionnel, ou mystique. Le défi ultime est le suivant; je sais très bien que la majorité des femmes préfèrent aller chez le marabout et le guérisseur plutôt qu’en clinique, par mes entrevues de l’été dernier. J’ai déjà écrit longuement à ce sujet. Je commence à mieux connaître les pratiques des marabouts, leurs remèdes, leur approche. Mais est-ce que le monde de la médecine moderne, des organisations de développement international et de santé publique est réellement réconciliable avec le monde du mystique au Mali? Et si les organisations internationales tentaient de s’investir dans le domaine de la médecine traditionnelle et du spirituel, de former les marabouts et de leur fournir des médicaments occidentaux, la culture malienne ne risque-t-elle pas s’éroder, et les organismes d’assimiler les marabouts? Et même si le mystique au Mali m’obnubile, quand je vois de jeunes filles défigurées par des produits vendus par le marabout et des jeunes hommes appauvris, car ils ont tout dépensé pour des potions d’amour, je me demande s’il faut vraiment préserver ces pratiques.
Je viens de finir la lecture d’un article de Dorothea E. Schultz qui traite de la spiritualité au Mali. Et comme moi, elle remarque bien qu’on fait maintenant face à un free-for-all religieux. Elle écrit qu’avec la récente démocratisation du Mali, le monde religieux suit le modèle de l’économie de marché. Dans une société appauvrie, en famine et en recherche d’identité, la demande pour des réponses, dont celles qui sont de nature religieuse, est grande. L’offre suit, et les réponses émergent de toutes parts : les marabouts, les guérisseurs, les tracts wahabbis importés de l’Arabie saoudite ou les nouveaux mouvements sufis charismatiques créés et soutenus par les nouveaux médias (petites radios locales, enregistrements sur cassettes audio, sites internet, etc.) tentent tous de dicter aux Maliens et Maliennes comment agir dans cette ère de liberté d’expression. Et il devient si difficile de catégoriser ou identifier ce que l’Islam est aujourd’hui au Mali.
Sans tenter de définir qui est marabout, guérisseur ou imam, fondamentalement, il faut chercher à comprendre pourquoi les femmes maliennes préfèrent aller chez le marabout plutôt qu’à la clinique. Au Mali, il n’existe pas de psychologues, ou s’il y en a, on peut les compter sur les doigts d’une main et ils ont été éduqués en Europe ou en Amérique. De plus, la médecine transactionnaire importée rebute donc les patients, mais surtout les patientes. En effet, pour elles, un mal relève d’un problème biologique, certes, mais souvent aussi d’un mauvais sors lancé vers elles, de problèmes conjugaux, de mauvais esprits, etc. Le marabout prend bien soin d’adresser toutes les facettes du problème pour la patiente. Normalement, il évalue le psychique, le religieux, le physique, l’environnemental, et le psychologique et redonne espoir à sa patiente en lui donnant un rituel auquel se rattacher. Par exemple, après la consultation, il peut lui offrir un encens à brûler et inhaler tous les soirs pour tomber enceinte, ou des herbes dans lesquelles se baigner pour ravoir son mari. L’antibiotique pendant 10 jours ne suffit simplement pas. À l’origine, ou avant la popularisation de la médecine occidentale dans les centres urbains du Mali, le marabout consultait les patients, et ne demandait pas de rémunération. Il était pris en charge par sa communauté pour ses services rendus. On lui bâtissait une hutte, on lui donnait des victuailles, et on lui offrait ses services. Mais avec l’urbanisation rapide du Mali, certains marabouts en ville m’expliquent que leurs patients peuvent payer selon leurs moyens, mais d’autres demandent des sommes exorbitantes compte tenu le salaire moyen d’à peine un dollar par jour du Malien.
Évidemment, certains marabouts sont de purs charlatans, ce qui complique mon travail d’entrevues. Qui suis-je pour faire le tri entre les « vrais » et les « faux » marabouts? En tant qu’Occidentale qui s’acclimate tout nouvellement à cette conception du monde, qui même varie de région en région, j’utilise mon discernement, mais l’étude est sans contredit subjective. Toutefois, qu’ils soient charlatans ou pas, si tant de femmes les consultent, je crois qu’il est impératif de leur porter attention à ces marabouts et de trouver une manière de rejoindre leurs patientes afin de mieux répondre à leurs besoins, qui pour l’instant passent sous le nez des programmes étatiques et internationaux. Même si cela risque d’éroder le monde du mystique au Mali, il faut probablement former les marabouts, et tout en leur donnant le droit de pratiquer leur médecine naturelle, s’assurer qu’ils savent où référer leurs patientes qui ont besoin davantage de conseils et qu’ils soient bien informés sur la biologie humaine. Une formation dédiée aux marabouts permettrait aussi de limiter les dégâts, et les traitements simplement dangereux. Et puis la médecine traditionnelle elle-même n’est pas statique. En effet comme elle a l’avantage de répondre aux besoins contemporains des Maliens, c’est qu’elle se transforme constamment, alors de nouvelles transformations ne seraient peut-être pas néfastes. Et dans ce free-for-all spirituel, de nombreux marabouts qui pratiquent depuis des décennies se plaignent des jeunes qui s’inventent marabouts au marché, cela leurs permettraient peut-être, à ces anciens et à ceux qui désirent vraiment répondre aux besoins de leurs patientes, de devenir certifiés, et de gagner la confiance de leur clientèle tout en faisant concurrence à ceux qu’ils pointent du doigt comme de faux marabouts.
Zeinab Hadari, une intellectuelle nigérienne que j’ai rencontrée l’automne dernier, a déclaré que l’émergence des marabouts et guérisseurs au Niger est en fait une conséquence de la mondialisation. En effet, souvent nous identifions ces représentants de la médecine traditionnelle et du savoir religieux à tort « au retard » des sociétés africaines qui n’ont pas encore adopté la médecine moderne. Mais en fait avec l’avènement des ajustements structurels de la Banque mondiale dès le milieu des années 80s et des compressions budgétaires draconiennes dans les secteurs publics des économies africaines que ces derniers ont engendrées, dont dans le secteur de la santé, la demande pour des services alternatifs de santé a monté en flèche. Le nombre de marabouts et les guérisseurs a augmenté massivement pour répondre à cette véritable demande. Finalement, ces marabouts seraient donc des êtres intemporels, produits d’un Mali ancestral, mais aussi d’un Mali mondialisé.
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