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Ces marabouts intemporels

by Laurence on 3 Jan, 2011

Je suis de retour au Mali, pour une courte visite. Cela fait déjà quelques mois que j’ai entamé la rédaction de ma thèse de baccalauréat sur la planification familiale au Mali. Je pensais, l’été dernier, écrire sur la situation de la planification familiale au Mali et au Sénégal, mais finalement j’ai décidé de me concentrer sur le Mali. Même si mon expérience au Sénégal fut enrichissante, je crois que l’analyse d’un seul pays me suffit.

Je suis au Mali en ce moment pour interviewer de nouveau des marabouts, afin de finir ma thèse. La médecine traditionnelle africaine et les croyances ancestrales et spirituelles du Mali me fascinent. Je ne peux cesser de m’y penser, de me poser des questions à ce sujet, mais chaque fois je me butte au même dilemme. Il existe deux mondes parallèles de la santé du mali : le « moderne », ou disons, celui d’inspiration occidentale, et le traditionnel, ou mystique. Le défi ultime est le suivant; je sais très bien que la majorité des femmes préfèrent aller chez le marabout et le guérisseur plutôt qu’en clinique, par mes entrevues de l’été dernier. J’ai déjà écrit longuement à ce sujet. Je commence à mieux connaître les pratiques des marabouts, leurs remèdes, leur approche. Mais est-ce que le monde de la médecine moderne, des organisations de développement international et de santé publique est réellement réconciliable avec le monde du mystique au Mali? Et si les organisations internationales tentaient de s’investir dans le domaine de la médecine traditionnelle et du spirituel, de former les marabouts et de leur fournir des médicaments occidentaux, la culture malienne ne risque-t-elle pas s’éroder, et les organismes d’assimiler les marabouts? Et même si le mystique au Mali m’obnubile, quand je vois de jeunes filles défigurées par des produits vendus par le marabout et des jeunes hommes appauvris, car ils ont tout dépensé pour des potions d’amour, je me demande s’il  faut vraiment préserver ces pratiques.

Je viens de finir la lecture d’un article de Dorothea E. Schultz qui traite de la spiritualité au Mali. Et comme moi, elle remarque bien qu’on fait maintenant face à un free-for-all religieux. Elle écrit qu’avec la récente démocratisation du Mali, le monde religieux suit le modèle de l’économie de marché. Dans une société appauvrie, en famine et en recherche d’identité, la demande pour des réponses, dont celles qui sont de nature religieuse, est grande. L’offre suit, et les réponses émergent de toutes parts : les marabouts, les guérisseurs, les tracts wahabbis importés de l’Arabie saoudite ou les nouveaux mouvements sufis charismatiques créés et soutenus par les nouveaux médias (petites radios locales, enregistrements sur cassettes audio, sites internet, etc.) tentent tous de dicter aux Maliens et Maliennes comment agir dans cette ère de liberté d’expression. Et il devient si difficile de catégoriser ou identifier ce que l’Islam est aujourd’hui au Mali.

Sans tenter de définir qui est marabout, guérisseur ou imam, fondamentalement, il faut chercher à comprendre pourquoi les femmes maliennes préfèrent aller chez le marabout plutôt qu’à la clinique. Au Mali, il n’existe pas de psychologues, ou s’il y en a, on peut les compter sur les doigts d’une main et ils ont été éduqués en Europe ou en Amérique. De plus, la médecine transactionnaire importée rebute donc les patients, mais surtout les patientes. En effet, pour elles, un mal relève d’un problème biologique, certes, mais souvent aussi d’un mauvais sors lancé vers elles, de problèmes conjugaux, de mauvais esprits, etc. Le marabout prend bien soin d’adresser toutes les facettes du problème pour la patiente. Normalement, il évalue le psychique, le religieux, le physique, l’environnemental, et le psychologique et redonne espoir à sa patiente en lui donnant un rituel auquel se rattacher. Par exemple, après la consultation, il peut lui offrir un encens à brûler et inhaler tous les soirs pour tomber enceinte, ou des herbes dans lesquelles se baigner pour ravoir son mari. L’antibiotique pendant 10 jours ne suffit simplement pas. À l’origine, ou avant la popularisation de la médecine occidentale dans les centres urbains du Mali, le marabout consultait les patients, et ne demandait pas de rémunération. Il était pris en charge par sa communauté pour ses services rendus. On lui bâtissait une hutte, on lui donnait des victuailles, et on lui offrait ses services. Mais avec l’urbanisation rapide du Mali, certains marabouts en ville m’expliquent que leurs patients peuvent payer selon leurs moyens, mais d’autres demandent des sommes exorbitantes compte tenu le salaire moyen d’à peine un dollar par jour du Malien.

Évidemment, certains marabouts sont de purs charlatans, ce qui complique mon travail d’entrevues. Qui suis-je pour faire le tri entre les « vrais » et les « faux » marabouts? En tant qu’Occidentale qui s’acclimate tout nouvellement à cette conception du monde, qui même varie de région en région, j’utilise mon discernement, mais l’étude est sans contredit subjective. Toutefois, qu’ils soient charlatans ou pas, si tant de femmes les consultent, je crois qu’il est impératif de leur porter attention à ces marabouts et de trouver une manière de rejoindre leurs patientes afin de mieux répondre à leurs besoins, qui pour l’instant passent sous le nez des programmes étatiques et internationaux. Même si cela risque d’éroder le monde du mystique au Mali, il faut probablement former les marabouts, et tout en leur donnant le droit de pratiquer leur médecine naturelle, s’assurer qu’ils savent où référer leurs patientes qui ont besoin davantage de conseils et qu’ils soient bien informés sur la biologie humaine. Une formation dédiée aux marabouts permettrait aussi de limiter les dégâts, et les traitements simplement dangereux. Et puis la médecine traditionnelle elle-même n’est pas statique. En effet comme elle a l’avantage de répondre aux besoins contemporains des Maliens, c’est qu’elle se transforme constamment, alors de nouvelles transformations ne seraient peut-être pas néfastes. Et dans ce free-for-all spirituel, de nombreux marabouts qui pratiquent depuis des décennies se plaignent des jeunes qui s’inventent marabouts au marché, cela leurs permettraient peut-être, à ces anciens et à ceux qui désirent vraiment répondre aux besoins de leurs patientes, de devenir certifiés, et de gagner la confiance de leur clientèle tout en faisant concurrence à ceux qu’ils pointent du doigt comme de faux marabouts.

Zeinab Hadari, une intellectuelle nigérienne que j’ai rencontrée l’automne dernier, a déclaré que l’émergence des marabouts et guérisseurs au Niger est en fait une conséquence de la mondialisation. En effet, souvent nous identifions ces représentants de la médecine traditionnelle et du savoir religieux à tort « au retard » des sociétés africaines qui n’ont pas encore adopté la médecine moderne. Mais en fait avec l’avènement des ajustements structurels de la Banque mondiale dès le milieu des années 80s et des compressions budgétaires draconiennes dans les secteurs publics des économies africaines que ces derniers ont engendrées, dont dans le secteur de la santé, la demande pour des services alternatifs de santé a monté en flèche. Le nombre de marabouts et les guérisseurs a augmenté massivement pour répondre à cette véritable demande. Finalement, ces marabouts seraient donc des êtres intemporels, produits d’un Mali ancestral, mais aussi d’un Mali mondialisé.

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My family planning research is moving forward and always taking unexpected turns.
During my first weeks in Mali, I had been developing the questionnaires with midwifes and doctors who work in the field of family planning in Bamako. I wanted to make sure the questions were written in a culturally sensitive way and that these would provide answers to the questions I had, but also to the questions the community health centers where I would be carrying my research had. I realized that my initial 62-question interview was too long. Many women stop by the community health center on their way to the market, and they have to hurry or their husband will wonder where they went. Many women hide to seek family planning counseling, therefore, having such a long questionnaire is a risk for them.

Imams, marabouts and women’s perspective
I initially got interested in the topic of family planning because I wanted to understand cultural conceptions of family planning, fertility and birthing, but I also wanted to know whether Islamic leaders are a major influence in the women’s decision-making process. I wanted to know if women chose to use family planning or not according to what local Imams say. However, I progressively understood one thing: there are many kinds of religious leaders here in Mali.

The Imams, the “official” religious leaders tell me that they support family planning. These are the Imams who are responsible for Islamic organizations and speak at Friday prayers. However, almost 90% of the women I interviewed so far tell me they heard Imams say that family planning is ‘against the will of God’. They explained to me that at the mosque, Islamic leaders said that using contraception is intervening in God`s plan, they sermon: “He wants you to have a child, you should not go against his will”. This means that either the Imams tell me what I want to hear as a western woman to avoid confrontation, or that I am not interviewing the popular Imams, the ones that the women in the neighborhoods listen to. But in fact, it does not matter where the confusion comes from, because even the women who knew local Imams say Islam is opposed to family planning came for family planning counseling. So, these Imams don’t influence women. The women explained to me that what the Imams say influence their husbands and their husbands are the ones who give the money for the purchase of family planning methods. So, yes these sermons have an impact on their capacity to seek family planning counseling, but it does not influence their own opinion. In general, even if the Imams say that family planning is bad, women still believe they should be allowed to control their fertility.

Traditional medecine, magic, and talibés
The kind of religious leaders who do have influence on women are the marabouts. According to my interviews, most women first seek health advice at the marabout`s home. Marabouts are the ones who provide the traditional medicine, and they also claim some kind of Islamic leadership. Normally they can read Qu’ran and have pupils, the talibés, who live with them to learn Qu’ran. The Marabouts also can do magic, white and black. Women seem to trust them much more then the official Imams, modern doctors and western medicine. Using traditional medicine and magic is part the local culture, and it has been part of African traditions forever, but they are some problems with the practices of the marabouts. First of all, it is quite difficult to discern the real marabouts from the charlatans. Also, some marabouts use their talibés as slaves. They don’t feed them, and use them for daily chores, and the talibés, with their red containers, beg at the big intersections in Bamako. Also, some marabouts are very greedy, and if they cannot help a patient, they won’t refer him to the local clinic, and they would rather have the patient pay for more treatments and put many patients’ life at risk.

Interview with the most famous marabout in Bamako
I met two days ago with a very powerful marabout in Mali, he told me that modern family planning was a problem because some methods such as the injections cause the menstruation to stop (amenorrhea). In fact, he believes menstruating is necessarily in the life cycle of a woman. He says a woman needs to be dirty to be pure again after the menstruation, and interrupting this cycle causes problems. He also told me that if the menstruation stop, everything will stay clogged in the uterus. In fact, most of his comments proved that he had very limited medical knowledge. I found him to be disrespectful of women. Calling a woman ‘dirty’ and ‘impure’ because she is menstruating is patriarchal and condescending. Menstruation is part of a woman’s daily life, and this natural biological phenomenon is nothing to be ashamed off. Traditionally, this period of a woman’s month have been used to exclude her and make her feel lesser of a human being, but men need to understand that this is something that should in fact be honored and respected, because it reminds us that women have the power to create life, and bring children in this world. However, his comments also demonstrated something powerful: the body, the environment, and the cycle of nature are fundamental and closely related in the Malian society. Interrupting something like women’s menstruation disturbs the rhythm of life, and confuses tradition. My meeting with him and the answers of the women at the health center made it clear: marabouts are key players in women’s decision-making process, and they often determine whether women will choose or not modern methods of contraception.

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