planification familiale

The unique nobodies

by Laurence on 7 Jul, 2010

Fleas dream of buying themselves a dog, and nobodies, dream of escaping poverty: that one magical day good luck will suddenly rain down on them–will rain down in buckets. But good luck doesn’t rain down yesterday, today, tomorrow, or ever. Good luck doesn’t even fall in a fine drizzle, no matter how hard the nobodies summon it, even if their left hand is tickling, or if they begin the new day with their right foot, or start the new year with a change of brooms.
The nobodies: nobody’s children, owners of nothing. The nobodies: the no ones, the nobodied, running like rabbits, dying through life, screwed every which way.

Who are not, but could be.
Who don’t speak languages, but dialects.
Who don’t have religions, but superstitions.
Who don’t create art, but handicrafts.
Who don’t have culture, but folklore.
Who are not human beings, but human resources.
Who do not have faces, but arms.
Who do not have names, but numbers.
Who do not appear in the history of the world, but in the police blotter of the local paper.
The nobodies, who are not worth the bullet that kills them.

Galeano, Eduardo. “The Nobodies.” The Book of Embraces. Trans. Cedric Belfrage. New York: Norton, 1992. 73.

La culture est palpable, elle coule dans les veines de chacune au Mali. Cet extrait de Eduardo Galeano me donne la chair de poule à chaque lecture. Car chaque jour, j’apprends tellement de ces femmes qui attendent entassées sur les bancs de fer, le bébé au sein dans le centre de santé. Ces femmes qui à travers l’Afrique servent de cobayes pour les compagnies pharmaceutiques, ces femmes qui labourent des champs où rien ne pousse, ces femmes qui marchent et traversent des frontières pour fuir des violences toujours plus grandes. Mais ce sont aussi ces femmes qui se lèvent et changent l’Afrique, lentement, mais surement. Résilience, amour, douleur. Je me sens petite de les voir. Je les admire secrètement, les cheveux humides, sans maquillage assise avec mon enregistreuse. Elles sont gracieuses dans leurs boubous, avec leurs longs cheveux tressés et leurs regards profonds. Splendides et calmes, mais souvent je suis étonnée lorsqu’elles me révèlent leur âge en entrevue. ’18 ans’ me dit l’une, ’19 ans’ me bredouille l’autre. J’aurais juré qu’elles avaient dans la trentaine. Les grossesses nombreuses, les seins qui n’allaitent plus à cause de la malnutrition, le stress de savoir si elles mangeront demain et la violence domestique les secouent et creusent leurs traits. Mais leurs sourires sont intarissables. Je me sens minuscule, innocente, gâtée. Mais je me sens aussi grande et honorée par leur confiance, leurs confidences. Et même si souvent elles me mentent gentiment ou restent longuement silencieuses après mes questions qu’elles trouvent gênantes, je suis reconnaissante qu’elles acceptent de me parler, et qu’elles me révèlent leur vie, à moi cette inconnue arrivée hier et partie demain.

{ 1 comment }

Une journée à Magnanbougou

by Laurence on 17 Jun, 2010

Je suis assise dans un centre de santé communautaire d’un quartier défavorisé de Bamako du nom de Magnanbougou. Le domaine de la santé est décidément un domaine de femmes. Certes, les deux médecins de l’établissement sont des hommes, mais on y trouve une vingtaine de femmes : infirmières, sages-femmes, aides-soignantes, techniciennes. Elles sont belles, elles rient, et elles rendent la vie des malades au centre de santé un peu moins difficile. Mais dans le stationnement du centre de santé, seulement deux véhicules sont en vue, deux camionnettes noires avec le mot CORBILLARD inscrit sur les deux côtés. Et dans la salle où les patients sont couchés, si on regarde par la porte, on n’aperçoit que les deux corbillards. Paysage peu encourageant…

Dans ce centre de santé, on m’a accueillie sans trop poser de questions. On me laisser mener mon enquête sur la planification familiale. On m’a envoyé une technicienne en santé, Hadja, pour qu’elle aide à la traduction. Je pose des questions aux patientes telles que: êtes-vous mariée? Êtes-vous dans un foyer polygame? Je leur demande aussi leur âge, leur niveau d’éducation, quelques questions sur leurs partenaires sexuels, sur leur nombre d’enfants. Je veux aussi savoir si elles utilisent des méthodes de planification familiale (Eg : calendrier, stérilet, injections, implants, comprimées, autres méthodes de médecine traditionnelle, etc.). J’essaie de comprendre ce qu’elles pensent de la planification familiale (PF), si elles sentent la pression d’avoir une famille nombreuse, pour quelles raisons, si elles ont discuté de la planification familiale avec leur mari, ou avec leur partenaire, etc. En général, les femmes répondent aux questions sincèrement, les plus jeunes sont les plus timides, surtout lorsqu’elles ne sont pas mariées et ont des partenaires sexuels. Certaines sautent des questions, mais en général, les réponses sont toujours très intéressantes. Certaines utilisent des méthodes traditionnelles telles que les grigris ou le miel qui serait un «spermicide naturel». D’autres se cachent pour prendre les comprimés, de peur que leur mari s’offusque. Beaucoup veulent avoir plus d’enfants que les autres épouses de leur mari, pour prouver leur fertilité supérieure.

 La semaine dernière j’ai organisé des entrevues avec des représentants des associations islamiques du Mali pour connaitre leur point de vue sur la PF. Tous m’ont dit qu’ils appuyaient la PF, et m’ont cité les surahs (extraits du Qu’ran) qui mentionnent l’espacement des naissances. On m’a aussi expliqué que dans l’islam, le but du mariage n’est pas seulement la procréation, mais aussi l’épanouissement des époux et la santé de la mère, par conséquent, la PF était permise. Je suis sortie étonnée, et j’en ai conclu que peut-être les leaders islamiques ne sont pas un obstacle à la planification familiale au Mali. Mais hier, toutes les femmes qui ont dit avoir entendu les sermons des Imams au sujet de la planification familiale m’ont assuré que les Imams interdisaient la PF, que c’était de s’opposer contre la volonté de Dieu que d’utiliser des méthodes de PF, etc. Je commence à croire qu’on m’a dit ce que je voulais bien entendre la semaine dernière. Ou peut-être les intellectuels à qui j’ai parlé ne représentent pas la majorité des Imams de villages qui mélangent culture, tradition, et textes sacrés.

Entre les entretiens avec les patientes qui ont accepté de se faire interroger, les femmes qui travaillent au centre de santé et moi avons discuté de tout : excision, les complications causées par les différentes formes d’excision, leurs problèmes personnels avec leurs coépouses (pour celles qui sont dans des foyers polygames), la contraception, etc. Selon des études, j’ai lu qu’entre 70% et 94% des femmes au Mali seraient excisées. Le 70 % vient d’études au cours desquelles les femmes devaient déclarer elles-mêmes qu’elles étaient excisées, et 94% vient des infirmières et gynécologues qui ont fait la collecte dw statistiques d’observation des patientes pendant des années. J’ai tendance à croire que le deuxième type d’étude est plus juste. Ma copine Hadja m’a fait part de sa tristesse, elle en veut un peu à ses parents de l’avoir fait exciser. On lui a dit que les femmes seront seulement fidèles à leur mari si on les excise. Que sans ces coupures, la femme ne peut pas être belle, qu’elle recherchera le plaisir et trompera son mari.

Alors que je discutais avec les femmes, à toutes les 10 minutes, quelqu’un entrait dans la salle et me lançait une invitation du genre : «Toubabou (étranger), docteur, venez accoucher la femme! », «Docteur, venez faire une perfusion de glucose à cet enfant mourant du palu (paludisme)!», ou «Venez nous aider à vacciner les enfants ». Et à chaque fois, je leur ai répondu que je ne suis pas médecin, que je n’étudie pas la médecine, et que je ne sais rien faire. Je crois qu’ils pensent que les blancs qui se promènent dans les cliniques sont nécessairement médecins, alors ils me regardent comme si je faisais ma modeste et que j’étais médecin. Ou comme si je ne voulais pas les aider et que j’étais un peu paresseuse. Personne ne voulait croire que je ne savais pas insérer les perfusions ou donner des vaccins. Tous sont repartis la mine basse. Finalement, après mes entrevues, à la fin de ma journée, on m’a dit que même si je ne voulais pas aider à accoucher la femme qui avait des contractions déjà depuis quelques heures dans la salle d’à-côté, au moins je devrais y assister. J’ai accepté, car j’étais curieuse, et je n’avais encore jamais vu d’accouchements. On m’a fait entrer dans la salle au moment où la femme est arrivée à 10 cm de dilatation, et l’odeur nauséabonde la pièce m’a prise au nez. La femme qui mesurait plus de 6 pieds était étendue sur une table métallique recouverte d’un sac à ordures noir déchiré. Sous elle, on avait placé une bassine en aluminium. L’image qui m’a frappée à mon arrivée dans la salle était une illustration de la discussion que j’avais eue plus tôt avec Hadja et les autres. La femme, mutilée. Ses organes génitaux avaient été violentés. Elle était étendue, exposée, sans lèvres ni clitoris. Dans sa douleur intense, elle criait, non seulement à cause du bébé qui faisait lentement sont chemin vers la lumière, mais aussi à cause des cicatrices qui se rompaient sous la pression. La femme tenait les mains de la sage-femme qui tirait sur la tête de l’enfant, comme pour lui dire d’arrêter de la faire souffrir, de lui donner une pause. Mais nous avons toutes retenu notre souffle dans la pièce de peur qu’elle écrase la tête de l’enfant, inconsciente de ce qui se passait entre ses jambes, folle de souffrance. Une autre infirmière est arrivée et lui a fermement mis les mains sur les bords de la table métallique. Et avec les contractions, la femme déféquait, et la pièce s’embaumait de plus en plus lourdement d’odeurs fétides. La sage-femme recouvrait le sang et les excréments dans la bassine d’un liquide qui sentait l’essence pour dissimuler la puanteur.

 Le bébé est finalement sorti; pâle, frêle et magnifique. On lui a coupé le cordon ombilical. On l’a laissé relativement long par nos standards occidentaux. J’avais déjà remarqué qu’ici beaucoup ont des nombrils qui pendent de 5 à 10 centimètres. Ce doit être esthétique, on doit trouver cela joli ici les longs nombrils. La mère continuait de gémir alors qu’on sortait le placenta, et finalement lorsque la masse fut retirée de l’antre de la femme, l’infirmière lança le placenta dans une poubelle en plastique, et on entendit un «ploc» théâtral. Je me demandais alors où iront ces ordures médicales puisqu’il n’y a aucun endroit pour les déchets ici à Bamako? On se contente de tout jeter dans les ruelles, un peu partout, ou même dans le fleuve Niger. J’espérais secrètement qu’il y avait quelque part à Magnanbougou, un endroit où on pouvait disposer du placenta et autres seringues usagées du centre de santé. La bassine dans laquelle on allait baigner le bébé avait déjà les rebords rougeâtres de sang séché. Les pièces de ce centre de santé n’étaient pas sanitaires. Il faisait une telle chaleur que c’est à ce moment que j’ai sentie que j’allais m’évanouir. Je me suis alors excusée et je suis sortie discrètement de la salle, pour m’asseoir et mettre ma tête à travers la fenêtre. Je me sentais faible et je tentais de le cacher. Alors, j’ai dit au revoir à mon amie Hadja, à la maman encore en sueurs sur la table, à la sage-femme et à l’infirmière et je suis retournée dans le chaos des rues de Bamako pour trouver un taxi. Sur le coin de la rue alors que j’achetais une bouteille d’eau, j’ai remarqué qu’une vingtaine de personnes regardaient un tout petit téléviseur sans cligner des yeux. Je me suis approchée du téléviseur pour m’apercevoir que tous ces Bamakois regardent La Petite Vie, cette série humoristique québécoise. J’étais vraiment surprise et j’avais du mal à voir s’ils comprenaient l’humour et l’accent des acteurs. Je me suis esclaffée, car j’adore cette série, avant de m’engouffrer dans un taxi sans poignée, dont les portières arrière battaient au vent. Je suis donc retournée chez moi me doucher après une journée encore à environ 43°C. Bienvenue au Mali cher nouveau-né.

{ 4 comments }