Presqu’à chaque fois, les femmes me disent en entrevue qu’elles se rendent chez le marabout pour soigner leurs blessures, leurs ulcères d’estomac, jeter de mauvais sorts ou s’assurer de la fidélité de leur mari. Celles avec qui j’ai parlé dans les centres de santé sont celles qui refusent maintenant de faire appel aux marabouts, celles qui ont été ruinées par le coût de leurs services, ou celles qui veulent essayer des remèdes des toubabous (de blancs/étrangers) mais qui fréquentent loyalement leur marabout. Ces femmes qui se rendent dans ces centres de santé représentent une minorité. La majorité des Maliennes et des Sénégalaises font toujours plus confiance à la médecine dite traditionnelle, celle des marabouts, qu’à celle des sarraus blancs, des vaccins et des antibiotiques.
J’ai donc demandé à rencontrer des marabouts. Ces marabouts sont en quelque sorte des sorciers qui ont souvent une certaine autorité religieuse et qui disent connaitre la médecine traditionnelle et les herbes médicinales. Le médecin en chef d’un des centres de santé où je fais ma recherche m’a prévenue, les marabouts n’aiment pas rencontrer les étrangers. Ils vivent souvent en antagonisme total avec l’Occident, et croient que les médicaments des blancs sont des poisons envoyés pour affaiblir l’Afrique. Et puis il faut faire attention, de nos jours, tout le monde se dit marabout, mais beaucoup sont des charlatans. On les voit au grand marché vendre leurs caméléons séchés, têtes de sanglier, ou testicules d’hippopotames pour diverses potions. Mais d’après ce qu’on m’a dit, les vrais marabouts sont chez eux, dans leurs quartiers, et les patients viennent les consulter.
Prof Dialoko
Un matin, mon téléphone a sonné. Un dénommé Professeur Dialoko a accepté de me rencontrer. On me raconte dans le quartier qu’il est un des plus grands marabouts du Mali, descendant d’une importance lignée de sorciers. Alors, je saute dans un taxi à sa rencontre. Ah, ce cher Professeur (diplômé de l’université de la magie?) se fait attendre. Après deux heures à poiroter sur le banc public du quartier, sous le soleil de midi, j’aperçois finalement un colosse, dans son grand boubou bleu céleste s’avancer vers moi avec son couvre-chef islamique brodé. Quelques livres sous le bras, il marche à pas lents pour rencontrer la toubabou (étrangère). Au moment où il s’avance vers moi, je remarque son regard profond, un peu fou, et ses sclères injectées de sang. Il s’assoit devant moi. Il commence à parler, mais je dois l’interrompre timidement pour lui demander si je peux faire un enregistrement audio de l’entrevue pour m’aider à rédiger mon rapport de recherche. Je croyais qu’il allait s’indigner et refuser, mais ses yeux pénétrants s’illuminent soudainement, et il se redresse, rapproche le magnétophone, et se racle la gorge :
-«Mesdames, Messieurs. Je suis aujourd’hui heureux de vous rencontrer, moi Professeur Dialoko, grand maître de l’Islam, marabout, médecin thérapeute.»
J’ai maintenant disparu aux yeux de monsieur le marabout, pour lui derrière ce magnétophone se cache une audience internationale venue pour l’écouter. Peut-être pense-t-il que ses propos seront diffusés à Radio-Canada, à La NPR ou à la RFI ? Il ne me parle plus d’un ton détendu, mais arbore un air sérieux, car il prépare un grand discours. Il regarde le magnétophone, et ajuste le ton de sa voix à coup de profonds raclements. Quand il reprend son souffle, ou quand son téléphone sonne, il me demande d’appuyer sur pause.
Il me dit que les chefs de tous les hôpitaux au Mali viennent le consulter. Qu’eux-mêmes médecins ne font confiance qu’à ses remèdes. Il me raconte qu’un important ministre malien avait été avec sa femme en clinique de fertilité dans 5 pays d’Europe pendant des mois, sans résultats. Et qu’abrutis et appauvris, ils sont venus le consulter. À ses dires, deux semaines plus tard, la femme du ministre était enceinte.
Dialoko caillette sans relâche. Soudainement, bien que son téléphone n’ait pas sonné, il me prie d’appuyer sur pause. J’exécute donc et d’un air grave, il me lance : «écoute, tu n’as pas l’air de me croire. Mais si Chirac a gagné les élections, c’est qu’il est venu me voir. Même les Européens ont besoin de nous les marabouts. Obama lui-même est venu consulter de grands marabouts au Mali. On peut tout faire.» Ses paroles me donnent envie de rire, ces mots me semblent aberrants, mais son regard est si troublant, sa présence si lourde, qu’une vague de frissons monte le long de ma colonne vertébrale malgré la chaleur accablante de Bamako cet après-midi-là.
Les Talibés
Le professeur a peu d’un professeur. Il demande qu’on l’appelle ainsi, même s’il n’a fait aucunes études. Il me raconte qu’il a 100 talibés chez lui. Les talibés sont les enfants que certaines familles défavorisées abandonnent et envoient chez le marabout pour apprendre à réciter le Qu’ran. Le mot «talib» en arabe signifie étudiant. Taliban, le groupe terroriste, veut dire deux étudiants… J’ai toujours pensé que c’était un drôle de nom.. Pourquoi deux? Et talibé, c’est le mot talib francisé. Mais la réalité est telle que la majorité de marabouts envoient leurs talibés en haillons sillonner Bamako ou Dakar et mendier toute la journée. Le soir venu, ils remettent les pièces récoltées au marabout.
Le marabout me dit que les méthodes contraceptives amenées par les blancs sont dangereuses. Que les injections et les implants causent l’interruption des règles, et que c’est excessivement dangereux pour les femmes. Il enchaine avec des explications pseudomédicales. Mais certains médecins, de vrais médecins, me l’ont bien dit, certaines patientes ont porté des taffots pendant des années, un terme qui fait référence à des cordelettes serrées autour des reins, une méthode contraceptive traditionnelle recommandée par les marabouts, et qui n’ont utilisé aucune autre méthode contraceptive et qui ne sont pas tombées enceinte pendant des années. Lorsqu’elles ont enlevé leur taffot, elles sont tombées enceintes presque immédiatement. Si ce que ces médecins me disent est vrai, ce doit être la force mentale qui peut tout changer. Ces femmes croient dur comme fer que ces taffots fonctionnent, alors ça fonctionne. Si une femme peut faire une grossesse nerveuse parce qu’elle veut tellement être enceinte, et que ces règles peuvent cesser, son ventre se gonfler…le contraire pourrait être possible. Une femme pourrait ne pas tomber enceinte si elle y croit. Sinon, comment l’expliquer?
Abracadabra
J’ai rencontré des Maliens avec des doctorats qui croient à la magie et au pouvoir des marabouts. Peu importe la classe, l’éducation, le sexe, la magie et la médecine traditionnelle sont encrées profondément dans la société africaine, surtout en Afrique de l’Ouest.
À la fin de notre rencontre, le marabout me parle d’un manuel du marabout, un grand livre secret de la magie africaine. Je lui demande comment ce livre s’intitule, et réticent il me dit à mi-voix le nom. Au moment où il s’apprête à partirt il me demande de l’appeler chaque mois, ou il croira que je lui veux du mal. Alors, je lui dis, heu «oui, oui, Insha’Allah» (si dieu le veut). On se dit au revoir et je retourne dans les rues de Bamako, emboucanées et humides. Toute la soirée, cette rencontre me tourmente, cet homme, ses propos, son regard dément surtout.
Le grand livre secret
Le lendemain, je suis décidée, je trouverai ce grand livre des marabouts. Je suis curieuse, et je me dis que ce pourrait être intéressant pour ma recherche. J’appelle ma copine Ana pour qu’elle m’aide, je sais que sans une amie d’ici, je ne me rendrais pas loin. J’ai besoin d’être avec quelqu’un qui puisse me guider dans les dédales du marché, et qui parle bambara. Nous donc filé chez les bouquinistes, et chez les marabouts -charlatans. On nous a recommandées au moins 20 fois. Demandez Hassan Coulibaly au coin, il vous présentera son frère qui peut-être connait quelqu’un qui sait où trouver le livre, et ainsi de suite. On nous a fait attendre sous un grand arbre, et puis à côté d’un pont. On nous a amené dans une petite cache an aluminium, et après 8 heures de recherche, on m’a présenté un épais bouquin mal imprimé. On me demande l’équivalent de 30$ pour l’ouvrage. Et voilà que mon amie Ana se lève fulminante et se met à pester contre le vendeur en Bambara. Elle me dit plus tard qu’elle l’avait traité de fou et d’arnaqueur fini et que nous ne paierons jamais cela. 30$ c’est le salaire d’un mois complet pour plusieurs Maliens. Mais c’est la seule copie disponible, c’est un livre rare, qu’on ne vendrait jamais à une blanche. Après d’interminables pourparlers, je l’achète pour un peu moins que le prix exigé. Ce livre a des remèdes à tout, avec les noms de plantes en Bambara et en latin, la magie blanche et noire, et une longue section sur la fertilité, la contraception, les avortements, etc.
Voici une liste de quelques sortilèges qu’on trouve dans ce livre:
-Pour s’attirer d’augustes hôtes
-Pour obtenir le premier prix aux courses de chevaux
-Pour faire une bonne chasse
-Pour rassembler des sorciers
-Pour initier le nouveau-né au langage des oiseaux
-Pour danser enveloppé de paille en flamme sans être brûlé
-Pour rendre une femme stérile
On peut y lire des centaines de recettes, envoûtements, potions et rituels. Voici un extrait à titre d’exemple :
«Pour provoquer des pets chez une femme :
-Introduire dans la nourriture ou dans la boisson d’une personne déterminée une pincée d’une poudre obtenue en broyant un excrément sec d’âne carbonisé. Provoque des pets fréquents, surtout en public. La même poudre répandue sur le lit ou sur le passage de la personne visée produit le même effet.
Antidote : Cuire dans une sauce, contenant beaucoup de beurre de karité, la viande d’un ndorogouè-koumblé (gros margouillat à tête rouge). Manger la viande, absorber la sauce.»
Je me demande quels genres de remèdes les marabouts concocteraient avec la flore laurentienne. Je ne sais pas si le frère Marie-Victorin aurait été intéressé par une telle collaboration transatlantique.
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